Contribution de Florian Philippot au débat sur la refondation du FN

Ce document avait vocation à rester un document interne. Puisqu’il a été divulgué à la presse, je préfère le mettre en ligne dans son intégralité afin d’éviter toute ambiguïté,
Florian Philippot

 

Le texte dans son intégralité :

1. Un “débat” bouc-émissaire

La première facilité consisterait à refermer l’exercice aussi vite qu’il a été ouvert en focalisant toute la responsabilité des résultats décevants du second tour de la présidentielle et des élections législatives sur le débat d’entre-deux-tours. Si ce débat n’a pas été optimal, ainsi que Marine Le Pen a eu elle-même le courage de le reconnaître, lui faire porter toute la responsabilité des résultats électoraux n’aurait pas de sens. En effet, par définition le débat ne peut pas être invoqué pour expliquer le résultat déjà relativement décevant du premier tour de la présidentielle (21,3%), comme il ne peut pas l’être non plus pour justifier l’absence de victoires au second tour des élections régionales de décembre 2015.

Si quelques points ont sûrement été perdus suite au débat et à son intense exploitation médiatique, il faut chercher ailleurs les clés d’une vraie refondation à même de créer les conditions d’une victoire.

2. Réduire le débat de la Refondation à l’euro : une dangereuse facilité

Un certain nombre de cadres parties-prenantes de la Refondation ont décidé de lancer le débat sur la souveraineté monétaire dans les heures qui ont suivi le second tour de l’élection présidentielle, et aux premiers moments de la campagne législative. Semaine après semaine, ils ont exprimé leur volonté de revenir sur l’un des fondements du projet du Front National, à savoir la souveraineté monétaire, et donc la souveraineté nationale. Un objectif est clairement recherché, ou accepté : réduire le débat sur la Refondation à la question de l’euro. Par une sorte de pensée magique, il suffirait que le FN renonce à la sortie de l’euro pour qu’il atteigne 50% des voix.

Sur le fond, cette position est dangereuse : il est évident qu’à partir du moment où le FN annoncerait qu’il renonce à la reconquête de la souveraineté monétaire, une série de problèmes s’ouvriraient. Comment imaginer en effet le patriotisme économique sans monnaie nationale, a fortiori vis-à-vis de nos principaux partenaires et concurrents commerciaux qui font partie de la zone euro ? Comment expliquer aux Français qu’on peut échapper à l’austérité, à la dévaluation interne (baisse des salaires, des retraites, du niveau de service public) sans retrouver l’instrument monétaire et la flexibilité qu’il offre ? Comment même convaincre les Français  qu’une politique de liberté est possible alors que l’épée de Damoclès de la BCE de Francfort continuerait de flotter au-dessus de nos têtes ?

On le voit : nous serions très vite embarqués dans une série de contradictions de fond aussi inextricables qu’incompréhensibles pour les électeurs. L’autre aspect ravageur pour l’opinion publique est le sentiment de reniement, et de légèreté, que nous donnerions.

Sur le plan électoral, le calcul n’est pas bon non plus. Les quelques sondages dont nous disposons montrent qu’une part à peu près équivalente d’électeurs renonceraient à voter FN (17%) ou au contraire seraient plus enclins à le faire (16%) en cas de recul sur l’euro. Il ne faut pas nier les nécessaires efforts pédagogiques que nous devons continuer de faire sur ce sujet, qui passent probablement par notre capacité à développer une vision plus concrètement positive de l’adoption d’une nouvelle monnaie nationale. Il est évident que certains Français, notamment parmi les plus âgés, sont sensibles au “Projet Peur” développé par les médias de masse liés au système financier, et par nos adversaires. Mais il est tout aussi évident que personne n’est étanche au raisonnement et à la démonstration logique, à condition qu’elle soit exprimée d’une seule voix, avec conviction et cohérence.

La campagne présidentielle l’a montré : ce n’est pas tant le sujet de la souveraineté monétaire qui a pu effrayer (souvenons-nous des sondages de second tour à 41/42% pendant la première semaine de l’entre-deux-tours, alors que notre position sur l’euro était bien sûr parfaitement sue et connue), mais le sentiment que nous avons pu donner d’être flous ou nous-mêmes effrayés par la perspective de la souveraineté monétaire. Peu après l’accord avec Nicolas Dupont-Aignan, la thèse d’une “double monnaie” (nationale et commune) a ainsi été un véritable facteur d’anxiété dans l’opinion publique. Hasardeuse sur le plan économique et incompréhensible sur le plan politique, elle mériterait d’être définitivement abandonnée. De la même façon, répéter à l’envi qu’un sujet est anxiogène est probablement le meilleur moyen de le rendre effectivement anxiogène. On défend une thèse, ou on l’abandonne clairement, mais rien n’est pire que les situations d’entre-deux où l’on donne le sentiment de la défendre sans y croire, ou en cherchant à fuir le sujet.

Faut-il “rallonger le délai” avant le passage à la nouvelle monnaie nationale ? Cette solution serait probablement pire que mieux, en ajoutant encore davantage d’incertitude à l’incertitude.

Faut-il “laisser l’euro mourir de lui-même sans intervenir” ? Cette solution est inopérante. Les questions qui viendront immédiatement seront les suivantes : et si l’euro ne meurt pas que faites-vous ? et dans l’intervalle que ferez-vous ?

Il convient donc d’expliquer, de montrer concrètement les contreparties de l’euro (les exemples dans la politique de Macron ne manquent pas), de dire concrètement l’intérêt d’une monnaie nationale, de donner un calendrier raisonnable mais resserré.

Surtout, il faut refuser le piège qui consisterait à limiter le débat de la Refondation à la seule question de l’euro. Parlait-onde l’euro avant l’échec collectif du second tour des élections régionales de 2015 ? Assurément non. Cette simple observation doit faire réfléchir et amène à élargir le débat.

3. Des pistes de réflexion

A. S’ouvrir et non se refermer

Le premier écueil serait de rompre brutalement avec la stratégie mise en place depuis l’accession de Marine à la tête du mouvement, à savoir l’élargissement continu des sujets traités par le FN. Les collectifs socio-professionnels et thématiques lancés à partir de 2013 ont à ce titre joué un rôle politique et symbolique important, en aidant le mouvement à se faire entendre sur des sujets aussi variés et cruciaux que l’école, la santé, l’écologie, la francophonie, l’université, les banlieues ou la protection animale, par exemple.

Des voix s’élèvent au sein de notre mouvement pour restreindre l’essentiel de nos prises de parole sur quelques sujets dits “fondamentaux”, à savoir l’immigration, l’insécurité et l’islamisme.

Ce serait une erreur fatale : on ne rassemblera pas une majorité de Français en se repliant sur une base programmatique restreinte. On ne parlera pas aux Français en éludant ce qui constitue une part importante de leurs préoccupations. On n’ira pas vers l’avenir avec des recettes du passé.

Au contraire, notre mouvement doit s’ouvrir sur de nouvelles thématiques, parler à l’ensemble des Français sans aucune ambiguïté. Cela ne signifie en rien qu’il oubliera les sujets régaliens, qui sont eux aussi au cœur des préoccupations des Français pour des raisons très légitimes. N’oublions jamais, en outre, que notre mouvement est déjà naturellement, et extrêmement puissamment, identifié à ces sujets par l’opinion publique.

L’étude de Pascal Perrineau sur l’élection présidentielle est à ce titre très éclairante : elle démontre qu’au premier tour nous avons perdu quelques points au bénéfice du candidat de la France Insoumise. Dans des terres populaires, JL Mélenchon est passé entre 2012 et 2017 d’un score inférieur à sa moyenne nationale à un score supérieur à sa moyenne, ce qui montre le phénomène d’attraction de sa candidature sur des milieux populaires,notamment employés, ouvriers, chômeurs et jeunes. Peut-être avons-nous un peu trop délaissé les questions sociales (emploi, austérité et pouvoir d’achat notamment) lors de la campagne de premier tour. On remarque d’ailleurs que la période de plus forte progression, au début de la campagne d’entre-deux-tours, correspond à une séquence très sociale : interviews très axées sur ces enjeux, dans des émissions à fort taux d’audience, épisode “Whirlpool”, etc.

B. La persistance d’une image négative

La campagne de l’entre-deux-tours des régionales de 2015 ne s’est pas faite sur l’euro, mais sur de l’émotionnel pur. Les professions de foi de second tour de nos adversaires, comme les courriers massivement diffusés par des maires et autres notables (présidents d’université par exemple), évoquaient bien davantage la République, ses valeurs, la”haine”, le racisme et autres poncifs contre le Front National. Le candidat Macron a mobilisé en fin de campagne les mêmes ressorts émotionnels, en multipliant les déplacements de campagne à caractère historique, quitte à utiliser cyniquement et à des fins électoralistes des lieux de mémoire aussi dramatiques qu’Oradour-sur-Glane.

Se pose ici la question du nom du mouvement : “Front National” fait peur.

Se pose aussi notre capacité à traiter des sujets les plus sensibles, notamment ceux qui touchent à “l’humain” : sommes-nous vraiment aussi clairs et précis qu’on le croit sur l’immigration ? Pourquoi tant de nos compatriotes sont-ils encore persuadés que ce discours est “raciste” ? Comment doit-on parler aux Français issus de l’immigration ?

Se pose la question des sujets sociétaux : ils sont à l’évidence utilisés contre nous, au mieux pour nous ringardiser, au pire pour nous faire passer pour des réactionnaires ennemis des libertés individuelles et de la modernité. Il a fallu attendre le 1er mai 2016 pour qu’une élue et cadre nationale de notre mouvement dise publiquement, et en meeting devant 2500 militants, que notre parti bien sûr défend le droit à l’IVG et le droit à la contraception. Ces éléments sont dans notre programme depuis longtemps, essentiellement sous l’impulsion de Marine Le Pen, mais pourquoi hésiter à le dire aussi clairement ? Pourquoi même parfois ce sentiment qu’on n’ose pas le confirmer ?

C. Notre capacité à définir un projet de société positif

La société française est traversée par des angoisses multiples, parfaitement compréhensibles vu l’état de notre pays. À ces angoisses il faut répondre par de l’enthousiasme et un projet porteur, positif, et non par de l’angoisse.

Est-ce le sentiment que nous donnons ? Rarement. Nous devons nous habituer à dire plus systématiquement,plus rapidement, plus clairement ce que nous proposons de positif, à expliquer le sens profond de notre engagement politique. Ce sera d’autant plus facile à faire que nous regorgeons déjà de propositions réfléchies, travaillées et concrètes, dans tous les domaines. À nous de savoir les mettre en perspective pour définir avec enthousiasme le projet de société patriote.

 Florian Philippot





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